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Epopée de l’âme au cirque Zingaro

On achève bien les anges, est le titre du spectacle équestre de Bartabas. Deux heures de féérie absolue. Mais en dehors de la beauté, des prouesses équestres et de la poésie, Bartabas nous raconte aussi une histoire. Et cette histoire est une épopée. C’est celle de l’âme humaine, depuis sa chute jusqu’à sa rédemption.

Tout d’abord, il y a cet escalier en bois que le spectateur doit emprunter pour monter. Puis le couloir, avec son odeur tiède d’écurie et de sellerie. Il faut avancer à tâtons, presque, des gens devant, des gens derrière. Un tunnel avec au bout, le temple. Nous sommes arrivés. Nous sommes chez Zingaro et la représentation va commencer. Il aurait dû mettre un aigle à la place de la tête de cerf, non ? Plus logique...

Au début, tout est chaos. On ne voit rien. Que le bruit des machines, le bruit du cheval-vapeur, la bête humaine de Zola. Des éclairs électriques flashent la nuit. Sifflements assourdissants, grincements puissants, lumières aveuglantes. Des forces surhumaines agissent dans l’ombre. La Création est grosse d’enfantement, surhumaine, et elle est en marche.

 Le bruit s’arrête. Là, au centre de la piste, on découvre des chevaux sans personne. Ils se ressemblent, ils ont tous des robes couleur de suie. Ils sont libres et sans but. C’est le commencement du monde. Les chevaux sont les âmes, il n’y a encore ni avant ni après.

Les anges tombent des hauteurs, lentement, et trouvent appui sur les chevaux qu’ils enfourchent l’un après l’autre. Le dernier ange n’a pas de monture. Et tandis que les autres anges partent à cheval, lui, il tombe sur le sol, en ange déchu.

Un angelot est pris au piège de grands personnages. Ils sont vêtus de burqa mais sont tout autant homme que femme. Ce sont les quatre éléments. Quatre géants qui représentent la matière, le monde matériel qui peut broyer. Les géants tentent d’emprisonner le petit ange. Ils forment la figure du carré avec leurs piques et l’angelot passe dessous ; sous la matière, c’est-à-dire dans la matière. L’angelot disparaît. La vie s’est incarnée dans la matière, mais quelque part également, une part du divin s’y dissimule.

Un cavalier, qui représente la conscience, dessine des cercles sur le sable. Il est en harmonie avec son cheval. Conscience et âme sont au diapason. La conscience mettra le monde en ordre, en nombres mathématiques, et le rendra compréhensible. En maths, je ne connais que la division. La division par deux est ma préférée: les hommes d'un côté, les femmes de l'autre.

Le cheval dessine les cercles. Il utilise sa patte arrière comme la pointe d'un compas. Il est l’âme qui cherche le divin. L’âme va jusqu’au cinquième cercle. C’est le cinquième élément, la quinte-essence. Elle sait qu’il ne peut pas en rester à la matérialité des choses. Cela prend du temps, de la rigueur, la forme parfaite du cercle, rappelle que l’Idéal existe. Il ne s'agit pas d'atteindre la perfection mais la totalité de l'être.

Cette fois, les anges sont montés dans une charrette traînée par un poney. Mais le poney est bien trop petit et tous les anges sont lourds à porter. Le cheval ne fait pas le poids. L’âme est attelée, bridée et n’a plus la carrure suffisante face au divin. Elle n’assume plus la charge.

Les anges reviennent. Ils sont moins nombreux. Ils emportent dans leur sillage des squelettes montés sur des chevaux. La mort les accompagne. Elle claque des dents et semble ricaner. Elle se moque et talonne les anges. Les anges s’occupent des morts. Ne sont-ils plus bons qu’à ça ?

Le cavalier sombre incarnant la conscience revient. Elle porte un pauvre reliquat de la divinité dans son dos, ce sont des petites ailes, mal accrochées. Des ailes atrophiées. C’est un mort en sursis. La corde est déjà passée autour de son cou. Il s’assoit à l’envers sur son cheval. Il le fait marcher à reculons. L’homme ne fait plus les choses « comme il faut ». Son âme ne lui sert plus à avancer.

Un ange, aux aspects plus guerrier que les autres (archange ?), se met à parler au cheval tandis que le cavalier tourne le dos. L’ange tente de convaincre l’âme mais la conscience n’écoute pas ou n’entend pas.

Dans un autre tableau, le cavalier, misérable, fait l’aumône. Une personne portant des petites ailes lui donne une pièce. Ce sont de toutes petites ailes mais des ailes quand même : la bonté donne des ailes à l’être charitable.

Les anges s’interrogent. Comment aider l’Homme. Comment communiquer ? Ils sont en hauteur. Ils marchent sur un fil. Ils passent au-dessus des âmes qui étaient leurs montures. Ils ne peuvent plus les atteindre. La rupture semble consommée entre les Hommes et le divin.

Le cavalier erre, en aveugle, dans les religions proposées. Faudra-t-il en choisir une, au hasard ? Faudra-t-il se plier au dogme ?

Les anges n’ont plus qu’une seule monture pour quatre. Ils en tombent, reviennent dessus. Les quatre fonctions pour nous orienter dans le monde et dans notre monde intérieur : la sensation, la pensée, le sentiment et l'intuition.

Le cavalier est ivre. Ses pitoyables ailes sont rafistolées. Le cheval le porte, l’attend, mais il est épuisé lui aussi. Pourtant, il l’accompagne toujours. Comment pourrait-il en être autrement ? Une conscience sans âme pourrait-elle exister ?

Les anges veillent sur le sommeil des clowns musiciens. Ils sont une lueur dans la nuit. Ils portent des songes aux hommes endormis, peut-être à l’inconscient. L’Homme, tour à tour, grand consommateur d’animaux ; et pareils à des dindons, ces oiseaux qui ne savent pas voler. Les Hommes sauront ils se souvenir du ciel ? Peut-être que oui, si les anges leur soufflent leurs pensées lorsqu’ils dorment.

Le cavalier sombre revient. Il a revêtu un manteau de berger. Après le chaos, les chevaux sont guidés par le pâtre et les âmes suivent le chemin, sur les traces du cavalier.

D’autres chevaux sont attachés, plusieurs ensemble, et menés au joug et au bâton. Les âmes ne sont plus libres. Elles ont dû renoncer à leur liberté et suivre, la tête baissée, le dogme qui les assujettis. Mais qui est ce pâtre en manteau de berger, qui montre le chemin et laisse les chevaux libres ?

Hélas, des nuages épais s’abattent sur la terre. Et voici la troisième couleur du Grand-Œuvre : le rouge. Les anges ne peuvent plus tenir dans ces mousses infernales. Impossible de rester.

Soudain, un cheval au galop, blanc comme la neige, fait des tours de piste sans s’arrêter, puis disparaît. Dans un monde à feu et à sang, l’âme ne cherche qu’à fuir, à trouver une issue.

Les anges remontent au ciel dans une nacelle, comme s’ils prenaient cette fois un vaisseau pour un long et lointain voyage. Ils jouent une musique céleste. Les musiciens-clowns jouent eux aussi, sur les côtés, sur les gradins. Ils sont les spectateurs. Ils sont nous. Ils ne tournent plus en rond maintenant mais regardent devant eux. Et le cavalier, noir, sans cheval, plonge dans la masse rougeoyante du monde, et en ressort au milieu de l’arène.


 

ON ACHEVE BIEN LES ANGES

ON ACHEVE BIEN LES ANGES

Tag(s) : #Zingaro, #alchimie, #sens caché, #spectacle symbolique

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